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Sacrées femmesVisite impromptue chez Maurice NoirotPetite histoire des arts singuliers
EXPOSITION ESTIVALE « SACRÉES FEMMMES »

Propos à bâtons rompus entre Jeanine Rivais, Dominique Sapel et Aline Kominski Crumb


Jeanine Rivais — Je connais depuis deux ans Dominique Sapel avec qui, au fil de nos rencontres dans les circuits de l'Art singulier, j'ai noué des liens d'amitié. Mais vous, Aline Kominski Crumb, je découvre votre œuvre. Voulez-vous vous présenter, toutes deux, pour nos lecteurs, nous dire comment vous en êtes venues à l'expression picturale et sculpturale que vous présentez aujourd'hui ?

Aline Kominski Crumb — J'ai longtemps fait des bandes dessinées. Mais à 50 ans, j'ai arrêté parce que j'ai estimé avoir fait le tour de tout ce qu'elles pouvaient m'apporter. À cette époque-là, j'ai fait un voyage en Inde où j'ai vu des ex-voto réalisés avec toutes sortes d'objets.
J'ai commencé il y a cinq ans à collectionner des objets en plastique, et à les recycler de telle sorte qu'ils aient un caractère sacré comparable à ceux que j'avais admirés. C'est ainsi que j'ai renoué avec les jouets de mon enfance, mes anciennes Barbie, en particulier.


Dominique Sapel — J'ai travaillé trois années sur le thème de la mythologie grecque. Peintures et sculptures en terre cuite polychrome. J'ai donc créé de nombreuses déesses. Bien sûr, il n'était pas question de copier l'iconographie grecque, mais de m'en inspirer et surtout de refaire l'histoire à ma façon ! J'ai rencontré Aline Kominski Crumb ; et comme nous avons beaucoup aimé nos œuvres respectives, nous avons décidé de mettre sur pied une exposition commune sur le thème des déesses et des ex-voto.

J. R. — J'ai lu sur votre affiche que le titre de cette exposition était « Sacrées femmes ». Maintenant que j'ai vu vos œuvres, et que je vous entends, je crois que vous avez fait un jeu de mots un peu ironique, et qu'il fallait en fait lire : « Femmes sacrées » ?

Les deux exposantes : C'est cela ! Bravo !

J. R. — Cela résout un peu mon interrogation qui était : Chacune a, en fait, voyagé, mentalement. Vous, Aline en rejoignant vos voyages réels en Inde et Dominique, en faisant, me semble-t-il un crochet par l'Égypte ? Vos sculptures, en tout cas, sont plus pharaoniques que bouddhiques ?
Ceci dit, il faudra voir la relation entre ces énormes sculptures qui me semblent très culturelles ; et vos peintures et collages qui relèvent beaucoup plus du domaine du jeu… Et puis, considérer à part cet immense Mandala qui est au fond de la salle.
En fait, Dominique, vous avez appelé cette toile « L'Apocalypse » ; mais sa composition est conçue dans une impressionnante symétrie caractéristique des Mandalas bouddhistes, avec le cœur sacré qui est le centre vital, d'où rayonne l'énergie. Je voudrais que vous précisiez tous ces points.

A. K. C. — Il est vrai que notre ambition était de traiter du pouvoir des femmes, la puissance des femmes… Avec toutes les hérésies… Avec l'idée des dieux… Avec la sexualité… La vision que nous avons de nous-mêmes… Un côté bonheur, un tourment qui nous mène aussi ; une même pensée profonde concernant le sacré.

J. R. — Néanmoins, sur la partie gauche de ce que j'ai appelé un Mandala, il n'y a pratiquement que des hommes et des bêtes féroces. Cela signifie-t-il que la femme doit se défendre contre toutes ces difficultés ?

D. S. — J'ai repris tous les éléments qui constituent l'Apocalypse. La femme en grand sur le côté gauche représente la Grande Prostituée. Assise sur son trône, un verre à la main, elle boit à sa santé, pendant que les monstres se déchirent, que les villes s'écroulent et que les humains s'enflamment. La Grande Prostituée m'est apparue comme une déesse et c'est dans ce sens que je lui ai donné ce rôle.

J. R. — Venons-en à vous Aline Kominski Crumb. Dans certaines de vos œuvres, prédomine l'aspect de collage. Dans d'autres, vous faites ressortir l'aspect assemblage. Bien sûr, dire « Assemblages » c'est penser immanquablement à Simone Le Carré-Galimard qui est à l'origine de ce mot. Voulez-vous définir votre propre conception d'un « assemblage » ?

A. K. C. — Moi, je dis plutôt « Recyclage ». En fait, j'achète la merde du monde, et avec elle, je crée des objets sacrés. Je trouve que ce mot « recyclage » est très intéressant. Et c'est une vraie gageure de faire des ex-voto avec n'importe quoi et les amener au niveau d'objets sacrés. Prendre le pire de notre culture, de nos pires objets, ramasser dans les poubelles les éléments qui vont devenir des objets sacrés…

J. R. — Mais vous n'avez pas choisi ces objets au hasard. Si on les examine tableau après tableau, on retrouve de façon récurrente des jouets, Bugs Bunny, Barbie, etc. c'est-à-dire les archétypes des jouets d'enfants et de la société de consommation centrée autour des enfants. Ensuite, de petits objets effectivement tout à fait diversifiés, minuscules insectes, fleurs, boules, etc. Mais ce qui est surtout frappant, c'est le clinquant que vous avez ajouté autour de ces assemblages. Il faut bien prononcer le terme « Assemblage » puisque, si recyclage il y a, leurs combinaisons constituent des assemblages…

A. K. C. — Quand je recycle des Barbie, c'est pour moi lié à notre culture. Elle est très sexy, bien que sans sexe, et je veux rendre fortement cette image. En fait, elle est pour moi comme une Vierge.

J. R. — Vous voulez dire que, lorsque vous mettez au centre de votre œuvre une photo de Sainte Bernadette, c'est la même chose que lorsque vous y mettez Barbie ?

A. K. C. — Barbie représente la femme idéale. Elle n'a aucun sexe, mais elle est objet de désir.

J. R. — Je ne voudrais pas que vous supposiez qu'une quelconque croyance fait que je sois choquée par votre dire. Mais il me semble que, mécréants ou non, une image de la Vierge avec toute sa connotation culturelle et son air de douceur, entraîne les gens vers la méditation. Alors que Barbie est exactement le contraire.

A. K. C. — Pour moi, c'est pareil. Elles sont non-féminines, mais les deux sont très provocatrices. Toutes deux sont pour moi l'image d'un idéal impossible à atteindre dans la réalité.

J. R. — Vous ne pouvez supprimer l'aspect culturel de ce jouet. Quel que soit le milieu social, chaque fillette possède, à partir de 5 ans, « sa » Barbie. Et chaque année, il « faut » racheter la suivante qui est quelque peu différente. Je répète le mot : elle est l'archétype de la société de consommation. Par ailleurs, socialement, nous sommes en plein dans le monde de la femme-objet. Or, vous avez choisi des titres qui impliquent la méditation, ramènent vers l'amitié pour certains, vers l'admiration pour d'autres.

A. K. C. — Je veux montrer l'absurdité de l'image que nous nous faisons de la femme idéale.

D. S. — En fait, elle a remplacé les images pieuses. Autrefois, les gens étaient religieux, ils offraient des images de la Vierge ou d'une Sainte. Mais toutes ces croyances se sont perdues, et désormais on offre une Barbie..

J. R. — Bien que profondément indifférente à toute croyance religieuse, cet amalgame me choque. Et surtout, je ne comprends pas pourquoi vous avez besoin de références indiennes pour exprimer ce que vous voulez exprimer. Car Barbie, est tout à fait typique de notre civilisation occidentale.

A. K. C. — Je vois dans toutes les cultures les images des femmes idéales, inaccessibles, qui restent définitivement dans la psyché. Ces images représentent toujours pour moi, des sortes de déesses. Je suis impressionnée de la même façon par la Vierge et par la nouvelle Barbie qui vient de sortir. J'ai été élevée dans la société de consommation !

J. R. — J'en viens donc à la cohabitation des énormes sculptures de Dominique, qui sont, me semble-t-il, des déesses égyptiennes…

D. S. — J'ai voulu bâtir un temple, d'où la construction de ces quatre piliers « à l'allure égyptienne », il est vrai.

J. R. — Comment reliez-vous ces sculptures aux losanges peints représentant également des femmes ? Ou bien sommes-nous avec ces tableaux dans la parodie ?

D. S. — Ces quatre toiles en losange représentent les ados actuelles du Japon, qui se défoulent dans les fringues avant de rentrer dans le carcan de cette société tellement stricte et oppressante où tout le monde se ressemble. Elles se veulent différentes et uniques par leur originalité. Pour moi, elles représentent donc des déesses actuelles.
Les quatre piliers représentent aussi des déesses, mais de facture plus classique.


J. R. — Tout de même, l'une de ces « ados » est un auto-portrait.

D. S. — Je n'ai pas pensé faire de ces petites adolescentes, un autoportrait. Mais je me sens très proche de leur allure ; et aussi de ce droit de revendiquer l'unique et la liberté d'expression. À la différence que pour moi, cette volonté n'est pas passagère, mais très profondément ancrée dans mon personnage. Mes initiales DS tombent à pic pour cette exposition.

J. R. — Quelles que soient les circonstances qui ont entouré cette série, il semble que la distance soit immense entre l'hiératisme des statues et le poids culturel qu'elles véhiculent ; et ces losanges qui appartiennent davantage à la bande dessinée 

D. S. — J'aime bien les deux. Avec la terre, j'ai fait des choses graves, et sur la toile j'en suis venue à des créations plus ludiques.

A. K. C. — Nous avons travaillé ensemble dans un délire. Il y a eu entre nous une véritable synergie. Il y avait une énergie féminine, positive, qui nous a inspirées.

J. R. — Tout de même, chacune de vous me semble avoir gardé son quant à soi. Je ne doute pas que vous vous soyez souvent vues, téléphoné, etc. Mais ensuite chaque imaginaire semble avoir repris le dessus.
Ce que j'aimerais que vous m'expliquiez, ce sont vos réactions au moment où chacune racontait comment elle avançait, où elle en était. Et au moment où vous étiez en face de la réalité de l'autre ? Une réalité que vous aviez le désir d'assumer, mais qui était forcément différente de ce que vous aviez fantasmé d'après la description faite par l'autre ?

D. S. — C'est bien pourquoi nous éprouvions le besoin de communiquer souvent. Ainsi, quand Aline s'est représentée en déesse, je me suis présentée en « Santa Moi ».

A. K. C. — Cette collaboration était en tout cas très stimulante !

J. R. — Mais si vous êtes tellement complémentaires, comment allez-vous faire pour recommencer à travailler et exposer séparément ?

D. S. — Dans les prochains mois, nous avons l'intention de faire une série d'expositions communes. Nous ignorons encore où. Mais nous avons travaillé un an et demi sur ce thème. Nous l'exposerons donc ensemble.

J. R. — Vous êtes en somme devenues des femmes siamoises ! Chacune est le miroir de l'autre ?

A. K. C. — Nous n'en sommes peut-être pas tout à fait là ! Mais c'est agréable et constructif d'avoir quelqu'un avec qui se mesurer, échanger des idées. Et je trouve qu'il a fallu à Dominique beaucoup d'audace pour relever sans hésiter ma proposition.

D. S. — Ce n'est pas du tout évident, en effet, de trouver quelqu'un qui soit d'accord pour travailler avec une telle complicité. Et pour cette raison, notre expérience a été très positive.

J. R. — Peut-être allons-nous arrêter cet échange à bâtons rompus, d'autant que le brouhaha de ce dîner amical auquel je vous ai un peu arrachées devient tout à fait impénétrable.
Avant de nous quitter, cependant, y a-t-il quelque chose que chacune de vous souhaiterait ajouter, que nous n'avons pas abordé ?

D. S. — L'essentiel est que nous ayons réalisé tout ce potentiel de travail. Et ce soir a été un grand succès parce tout le monde a été très touché par cette exposition, en a ressenti toute la liberté, le fait que nous soyons deux artistes très franches et très libres, sans compromis.

A. K. C. — C'est vrai. Nous sommes ensemble et nous avons travaillé ensemble avec le plus grand plaisir. Nous avons fait un grand pas du côté de la culture, et vers ce domaine que nous voulons atteindre, celui du Sacré.

J. R. — C'est en effet une très belle et surprenante exposition. J'en conclurai donc que vous êtes de « sacrées femmes » !

Entretien réalisé le 25 juillet 2003 à Saint-Hippolite-du-Fort (Gard) – Galerie du Bout du Monde.